LE CLOWN BECKETTIEN OU AU NOM DU PÈRE
LE CLOWN BECKETTIEN
ou
Au non du Père
Rien n'est plus drôle que le malheur.
Samuel BECKETT
Dans FIN DE PARTIE, Clov, Hamm , Nagg et Neil sont des clowns adossés "à cette chose qui avance", cette mort en train d'exister . Ces quatre
personnages sont perçus comme des "humains chosifiés", qui ayant renoncé à lutter dans le monde, se livrent à une parodie grotesque du malheur.
À l'intérieur d'un espace clos, ces fantoches égrènent le temps comme une marguerite flétrie. Gestes inutiles et paroles contradictoires qui s'annulent les uns les autres enferment hamm et
Clov, d'une part , et Nagg et Nell, d'autre part, dans le pauvre cirque de la condition humaine.
Clov ouvre la pièce par une série de déplacements et de gestes qui procède de la pantomime. La progression de Clov dans l'espace est extrêmement construite. Les actions simples que ce
personnages doit effectuer chaque matin - ouvrir les rideaux des deux fenêtres de la chambre, enlever le drap qui recouvre les poubelles de Nagg et de Nell et enlever celui sous lequel Hamm
est endormi, et les plier - vont se révéler compliquées par sa distraction. Celle-ci entraîne l'oubli systématique de l'escabeau sans lequel il ne peut atteindre les fenêtres et
ouvrir les rideaux.
Une telle description est souvent le symptôme d'un état dépressif. Elle résulte de l'inca- pacité du Sujet à s'investir dans la réalisation d'un projet. Son énergie se disperse
en une multitude de petits faits et gestes qui occultent le but qu'il s'était fixé au départ.
Samuel BECKETT, en décrivant l'éparpillement du sujet dépressif d'une façon stricte, privilégie les "avatars" de l'action au détriment du but. Ce dernier et relégué au second plan et
le tension dramatique est focalisée sur les déplacements de Clov. C'est ce retournement dramatique qui constitue l'effet comique. La "fantaisie" de Clov trouble et agrandit l'espace.
Sa démarche raide et vacillante accentue le comique de la scène. Il est le pantin qui se déplace d'une manière peu assurée dans un espace clos quasi-désertique. Son errance entre les quatre
murs gris de la chambre fait de Clov un danseur privé de musique qui use le sol de ses pas dérisoires.
Son compagnon, Hamm, joue son dernier numéro de clown. Dans la mise en de Marcel Maréchal (théâtre du VIII°, Lyon, 1964), Hamm était habillé d'un lourd manteau rouge, maquillé comme
les Fratellini (1). L'apparence physique du personnage peut à elle seule faire basculer le sens de la pièce. Le caractère tyrannique de Hamm, ce roi Lear despote et impuissant est mise en
abîme par le parti-pris de la mise en scène. Marcel Maréchal, dans le même article, explique que Shakespeare utilisait la parabole pour être compris du plus grand nombre. Or en faisant
ressortir l'aspect vivant de la pièce, ce metteur en scène en a fait une farce au comique dérisoire.
Tous les stratagèmes de Hamm pour tyranniser son entourage tombent à plat dés lors que Clov renonce à le contredire. La menace terrible de priver Clov de nourriture afin de le faire mourir se
transforme en une bouffonnerie grâce à une froide logique.
Hamm. - Je ne te donnerai plus rien à manger.
Clov. - Alors nous mourrons.
Hamm. - Je te donnerai juste assez pour t'empêcher de mourir. Tu auras tout le temps faim.
Clov. - Alors nous ne mourrons pas. (2)
Les rares efforts de Hamm pour alléger l'atmosphère pesante d'un quotidien où il ne se passe rien, ne sont pas couronnés de succès. Il évoque la possibilité de recevoir des coups de téléphone
alors que toute communication entre le "refuge" et l'extérieur est coupée. Hamm essaie de trouver ça drôle et demande à Clov de rire de sa "plaisanterie". C'est le refus de Celui-ci d'entrer dans
l'illusion de son compagnon qui, paradoxalement, va faire naître le rire chez le spectateur. C'est un comique de dénégation. Le déni de Clov entraîne celui de Hamm. Ici la répétition fait tourner
le comique dans le vide.
Hamm. - Pas de coups de téléphone. (Un temps.) - On ne rit pas ?
Clov. (ayant réfléchi) - Je n'y tiens pas.
Hamm (ayant réfléchi) - Moi non plus. (3)
La présence d'une puce donne lieu à un comique de situation et à un jeu de mot assez drôle.
Clov, qui a un puce dans son pantalon, dégage sa chemise du pantalon, déboutonne le haut de celui-ci, l'écarte de son ventre et verse la poudre dans le trou. Il se penche, attend,
trésaille, renverse frénétiquement de la poudre, se penche, regarde, attend. (4)
Durant cette scène, Clov redevient le clown qu'il était a début de la pièce. Mais là il agit lui-même. Il est le pitre qui fait entrer la mort dans son pantalon.
Lorsque Hamm lui demande si la puce est morte, Clov lui répond :
Clov - On dirait (...) À moins qu'elle se tienne coïte.(5)
Hamm, voulant corriger l'usage impropre de ce dernier mot, va se justifier en faisant
un jeu de mot.
Hamm - Coïte, tu veux dire. À moins qu'elle ne se tienne
coite.
Clov - Ah on dit coite ? On ne dit pas coïte
?
Hamm -Mais voyons ! si elle se tenait coïte, nous serions baisés. (6)
Hamm-l'éducateur termine sa leçon de français par une assertion qui gomme tous le sérieux qu'il avait mis dans ses propos.
Les infirmités de Hamm et de Clov , en se complétant, sont la source d'un humour grinçant. Hamm ne peut pas se tenir debout, Clov ne peut pas s'asseoir. Le côté tragique de la
situation est mis à distance par la constatation qu'on ne peut rien y changer.
Clov - Je ne peux pas m'asseoir
Hamm - C'est juste. Et moi, je ne peux pas me tenir debout.
Clov - C'est comme ça.
Hamm - Chacun sa spécialité (...) (7)
Les parents de Hamm sont un homme et un femme troncs posés dans des poubelles sur de la sciure.
Leur situation a paru choquante à de nombreux spectateurs, car aux yeux de la morale (bourgeoise), ceux qui nous ont mis au monde sont dignes de respect dans la mesure où la vie est conçue comme
un cadeau, un don sacré que les parents font aux enfants. Or, pour Samuel BECKETT, la vie "n'est qu'un instant sans borne."où l'homme doit accepter de se décomposer.
En mettant les parents de Hamm dans ds poubelles comme des détritus, l'auteur suggère que le fruit de l'union de Nagg et de Nell ne peut être que de la pourriture.
Cette conception noire et cruelle du couple parental est tournée en dérision par le jeu extrêmement vivant des personnages. Il bondissent de leur poubelle comme des diables, l'un après l'autre,
se racontent des histoires qui les font rire, invectivent Hamm et Clov, demandant à ce dernier de la nourriture.
Leur gestuelle, si réduite soit-elle, est celle d'un animal domestique, mâtiné de clown.
Le couvercle d'une des poubelles se soulève et le mains de Nagg apparaissent, accrochées au rebord. Puis la tête émerge, coiffée d'un bonnet de nuit. Teint très blanc.
(8
Nagg frappe le couvercle de l'autre poubelle et Nell sort de la même façon. Elle porte un bonnet de dentelle (9)
Lorsque Hamm ordonne à Clov de "les boucler", ils sont brutalement enfermés dans leur poubelle.
Malgré leur désir, ils ne parviennent pas à se toucher. Ces clowns tristes veulent, l'espace d'un instant, abolir la distance qui les sépare.
Nell - Qu'est-ce que c'est, mon gros ? (Un temps.) C'est pour la bagatelle ?
Nagg - Tu dormais ?
Nell - Oh non !
Nagg - On ne peut pas.
Nell - Essayons.
Les têtes avancent péniblement l'une vers l'autre, n'arrivent pas à se toucher, s'écartent.
Nell - Pourquoi cette comédie, tous les jours ? (10)
En y renonçant, ils acceptent de tenir leur rôle de témoins d'un Réel figé dans sa propre dérision.
Dans FIN DE PARTIE de Samuel BECKETT, la figure du clown est omniprésente. Elle désamorce les rapports de force existant entre les personnages. Chacun se trouve seul sous les feux de la
rampe pour jouer son numéro dans le grand cirque du monde.
Hamm et Clov ne sont plus liés par une relation perverse où Hamm serait le père castrateur et Clov, le persécuté. Hamm-le-bavard court après Clov-le-boiteux.
De même, Nagg et Nell ne sont plus les géniteurs monstrueux, relégués au fond de leur poubelle. Ils sont les petits diables surgissant de leur boîte, qui rient du malheur de
l'humanité.
Corinne TISSERAND-SIMON
(1) Marcel Maréchal "Une Partition Fantastique" in Samuel Beckett, revue d'Esthétique, n° hors série 1990Éd. JMplace
(2)Samuel Beckett, Fin de Partie p. 20, Minuit, 1957
(3)ibid p. 25
(4)ibid p. 51
(5)ibid p. 51
(6)ibid p.51
(7)ibid p. 25
(8)ibid p.23
(9)ibid p.29
(10)ibid p.29