MOÏRA OU LES ENFANTS DU DÉSERT (extrait)
Pour Dominique Raingeard
Homme de paix
Pour Marc Moreaux.
MOÏRA OU LES ENFANTS DU DÉSERT
DISTRIBUTION
MOÏRA, vieille femme aveugle. Longs cheveux blancs, longue robe noire.
CLARA, fillette d’une dizaine d’années.
JACOB, robot, gros cube rectangulaire en fer rouillé, monté sur rails. Au centre quatre boutons chromés.
Monsieur ALMIRA,
ARTIS, le père de CLARA
ANTIA, la mère de CLARA
Une foule
TOBALD
ITA
Un désert de cendres. Sous les cendres, un immense livre, invisible jusqu’au
final
Lumière faible sur un désert de cendres. Sous les cendres, un immense livre blanc invisible
jusqu’au final. Bruit de canne sur les pierres. Silhouette d’une vieille femme aveugle courbée sur une
canne dans le lointain. Longs cheveux blancs, longue robe noire. On l’appelle MOÏRA. Elle apparaît dans le lointain (côté jardin). Elle se dirige vers le centre de la scène.
Derrière MOÏRA entre JACOB. JACOB est un robot, sorte de gros cube rectangulaire en fer rouillé monté sur rails. Au centre, quatre boutons chromés. Jacob se déplace lentement, latéralement en arrière-scène.
Côté Cour, en avant-scène, une fillette d’une dizaine d’années, CLARA. Elle joue avec un seau et une pelle de plage. Ses gestes sont très lents.
MOÏRA (au centre de la scène) : Lumière dans ma tête... De dessous les cendres. Comme avant. Avant ? Quand je voyais le soleil agrandir le temps et inonder les pierres. Je courais sur la terre à la recherche des hommes. (petit rire) Je ne les ai pas trouvés.
Seule ? Libre ? Mais oui. (Elle fait quelques pas, manque de tomber.) Enfin presque. (Un temps.) Libre, mais pas n’importe où. Libre dans ma tête. (Un temps, puis avec force) Là où ils essaient de rentrer. Ceux qui pillent et qui veulent ma mort. (Un frisson la parcourt. Elle se redresse brusquement et dit dignement.) Alors un jour, pour ne plus les voir, j'ai fermé les yeux. Noir. V'lan. Bien fait pour eux. Exclus de mon monde. Pas vus, pas connus, pas reconnus (de nouveau courbée sur sa canne) Ils m'ont dit : "Tu ne verra plus le ciel, les arbres, le soleil, la mer." Alors j'ai ri, j'ai ri et je leur ai dit « Le ciel, les arbres, le soleil et la mer sont des mots. Et les mots, je les ai tous dans la tête Quand je m'ennuie, je les habille de couleurs pour qu'ils bougent et me tiennent compagnie. Le soleil est vert car je l'ai trempé dans la mer (Elle réfléchit, et dit fièrement.) j'obtiens toujours la même couleur : le vert. Quoi de plus simple, (s'exaltant) de plus réconfortant, (au comble de l'excitation) Jaune et bleu, ça fait vert... C'est bien ça.
Donc mon soleil est vert. Pour eux, il est jaune, quoique pour mes congénères les plus évolués, il est rouge lorsqu'il descend dans les flots. « Signe de pluie », qu'ils disent. Mais ils peuvent se tromper ; tandis qu'en mélangeant toujours les mêmes mots, moi (Elle se redresse.) de plus sécurisant. (Épuisée, elle lâche sa canne et tombe. Silence. Sourire béat. JACOB se fige, en arrière-scène, cour ; fin du sourire.) Dans ma liberté toute neuve, je me heurte aux images mortes du vieux monde. Je les enduis de cendres et elles se pulvérisent. Elles se réduisent en purée de mots, toute verte... Purée de pois que j'avale quand c'est absolument nécessaire... Il faut se nourrir pour se souvenir... (Elle prend de la cendre sur le sol qu'elle porte à la bouche. Elle la recrache aussitôt.) Ah, c'est dégueulasse... Tant pis, je ne me souviendrai pas. Il est inutile de vouloir être quelqu'un si on ne se souvient pas. La lumière que j'ai dans la tête ne me sert à rien. Et pourtant je parle et pense pour que d'autres voient le chemin qu'ils ont à parcourir sur la terre recouverte des cendres qui m'ont engendrée.
Avant je ne faisais rien. Alors ils disaient : « Pourquoi ne fais-tu rien ? » Avant je répondais : « Je n'ai rien à faire. » Alors, ils secouaient la tête, l’air navré. (sourire cruel). Les pauvres. (fin du sourire) Maintenant que la nuit du monde a embrumé mes yeux, ils ne me disent plus rien. (sourire cruel) Les pauvres. (fin du sourire) Et moi, je suis libre. Libre de dire qui j'étais autrefois.
Autrefois... Je veux dire quand la lumière était hors de ma tête, j'étais muette. Je laissais les hommes dire que je n'existais pas. Je sortais la nuit et rôdais. Ne pas voir la lumière. Surtout ne pas la voir. Alors j'attendais la nuit pour sortir. Mais maintenant je n'attends plus. La nuit est à moi... J'ai conquis la nuit et je n'ai plus peur. (Silence. Elle saisit sa canne et marche le plus vite possible sur toute la scène.) Je n'ai plus de raisons d'attendre que la lumière décline par marcher. Et voilà. (Elle s'arrête.) Il doit être midi, l'heure où le soleil enveloppe la terre et je marche dans la nuit (Elle fait encore quelques pas, s'arrête de nouveau.) C'est comme ça.
Écritures du Grand Sud-Ouest Éditeur