LE CLOWN BECKETTIEN OU LE FUNANBULE MÉTAPHYSIQUE
LE CLOWN
BECKETTIEN
OU
LE FUNANBULE MÉTAPHYSIQUE
On n'ose même plus rire
Tu parles d'une privation
Samuel BECKETT
Le personnage du clown traverse l'oeuvre théâtrale beckettienne. Dans EN ATTENDANT GODOT, le clown est l'incarnation du principe de liberté dans l'univers carcéral propre à Samuel BECKETT. Ce
clown, cet Auguste funanbule, tente de briser la sphère spatio-temporelle de la répétition, sans y parvenir. S'il ne déclenche pas le rire, il concentre la force de vie qui met
perpétuellement en échec l'accomplissement du désir de mort.
Il s'agit d'un humour provoqué par l'inadéquation entre le but d'une action et les moyens mis en oeuvre pour y parvenir.
Les divers buts que se fixent les hommes au cours de leur vie sont autant de "petits dieux" qui leur permettent de bâtir des projets. Ils encadrent des actions spécifiques pour les
réaliser. Or, Samuel BECKETT, en allant directement à l'essentiel, supprime ces petits "dieux relais" et déconstruit le projet, support de toute action. Le projet, réduit à néant, devient
illusoire, si bien que toute action pour le réaliser s'avère dérisoire.
En enlevant à ses personnages leurs "petits dieux", Samuel BECKETT les condamne à l'attente de l'événement inéluctable qui clôt toute vie, la mort (qui peut être la rencontre avec le "grand
dieu").
Ainsi dépouillé de tous les faux-semblants du but à atteindre, l'homme beckettien erre dans une absence à lui-même qui le conduit à exécuter des séries de gestes et à s'adresser à ses semblables
en alignant des mots qui, aux yeux du spectateur, ne servent à rien et dont la seule signification est de se prouver à lui-même qu'il n'est pas tout à fait mort.
Le clown est celui qui, par son échec personnel, remet en cause l'ordre du monde. Sachant que le but qu'il s'est fixé est illusoire, il rate tout ce qu'il entreprend. Cependant, il déploie une
énergie frénétique pour renvoyer au spectateur l'inutilité de toute action. Il devient le bouffon dérisoire qui, sous le masque du rire, enseigne à ses contemporains le divertissement
pascalien.
Par ses pitreries, il se présente au monde dans sa nudité d'être vivant, grandiose et inutile. Il effectue le dernier tour de piste du mourant, différant l'instant où son corps
deviendra poussière.
Dans ce laps de temps "supplémentaire" que s'accorde le personnage beckettien, il doit agir pour différer sa fin. Son vieux corps ne peut accomplir qu'imparfaitement les gestes de la vie. Sachant
que l'action qu'il entreprend n'est en fait qu'un alibi pour tromper l'attente, et que, pour la mener à son terme, il doit fournir un effort disproportionné au but de cette action. Le clown
beckettien est celui qui montre aux hommes que l'action est toujours source d'insatisfaction.
Le clown beckettien joue "au jeu de l'action". Il est cet être déraciné, ce marchand de rêve, qui offre au monde le spectacle de sa désillusion.
Le thème du clown reste -et doit rester- en filigrane dans le théâtre de Samuel BECKETT. Roger BLIN, premier metteur en scène de EN ATTENDANT GODOT avait songer montrer la pièce dans un cirque,
mais il y renonça, trouvant cette métaphore trop explicite (1).
"La scène de la chaussure"qui ouvre EN ATTENDANT GODOT illustre le "ratage du geste"
Estragon, voulant enlever sa chaussure et n'y parvenant pas, est obligé de produire un effort qui confine à l'acharnement, et qui se traduit par de nombreux gestes identiques et répétés,
jusqu'à ce qu'il atteigne son but.
Vladimir : Tu as eu mal ?
Estragon : Mal : il me demande si j'ai eu mal !
Vladimir (avec emportement) : Il n'y a pas que toi qui souffre ! Moi je ne compte pas. Je voudrai pourtant te voir à ma place.
Tu m'en dirais des nouvelles.
Estragon :Tu as eu mal ?
Vladimir : Mal : il me demande si j'ai eu mal !
Estragon (pointant l'index) : Ce n'est pas une raison pour ne pas de boutonner.
Vladimir (se penchant) : C'est vrai. (il se boutonne) Pas de laisser-aller dans les petites
choses.
Estragon : Qu'est-ce que tu veux que je te dise, tu attends toujours le dernier moment.
Vladimir (rêveusement) Le dernier moment... (Il médite) C'est long, mais ce sera bon. Qui disait
ça?
Estragon : Tu ne veux pas m'aider ?
Vladimir : Des fois je me dis ça vient quand même. Alors je me sens tout drôle. (il ôte son chapeau, regarde dedans, y promène sa main, le secoue, le remet.) Comment dire ? Soulagé et en même temps... épouvanté. (Avec emphase)
É-POU-VAN-TÉ. (Il ôte à nouveau son chapeau, regarde dedans) ça alors ! (Il tape dessus comme pour en faire sortir quelque chose, regarde à nouveau dedans, le
remet.) Enfin... (Estragon, au prix d'un suprême effort, parvient à enlever sa chaussure. Il regarde dedans, y promène sa main, la retourne, la secoue,
cherche par terre s'il n'est pas tombé quelque chose, ne trouve rien, passe la main à nouveau dans sa
chaussure, le yeux vagues.) : Alors ?`
Estragon : Rien. (2)
Le caractère clownesque des deux personnages tient à une tension entre l'expression de la douleur par le langage et le corps.
Estragon essaie, et réussit, à apporter une solution à son problème par une action résultant d'un effort musculaire, tandis que Vladimir nie son problème, et celui de son compagnon, par le biais
du langage. Ce n'est que grâce à la remarque d'Estragon que l'on comprend que Vladimir a des problèmes urinaires.
Vladimir et Estragon parlent, sans le savoir, de la même chose : la douleur physique. L'un, à propos de sa prostate , l'autre, de son pied.
Le mot qui déclenche les deux discours est le mot "mal", qu'ils emploient l'un et l'autre. Ce vocable donne lieu à deux comportements différents :
Vladimir, pour échapper à une situation douloureuse, met en place un discours qui n'entretient pas (ou très peu) de rapport avec la situation présente. Il insiste sur des aspects
philosophiques (le dernier moment... c'est long, mais sera bon. Qui disait ça ?) et psychologiques (Alors je me sens tout drôle. Comment dire ? Soulagé et en même temps... épouvanté.
É-POU-VAN-TÉ. Enfin...)
Alors qu'Estragon, pour se libérer de sa chaussure, est contraint de s'enfermer dans un rèseau de petits gestes répétitifs. Quand il s'adresse à Vladimir, ses propos renvoient à la sphère du
concret. ( Ce n'est pas une raison pour ne pas te boutonner. Qu'est-ce que tu veux que je te dise, tu attends toujours le dernier moment. Tu ne veux pas m'aider).
La même situation produit donc deux champs linguistiques différents. Ils trouvent leur corrélat dans la gestuelle des personnages (Vladimir ôte son chapeau, l'inspecte ; n'y trouvant rien, le
remet.) (Estragon ôte sa chaussure, l'inspecte ; n'y trouvant rien, ne la remet pas).
Le comique de la scène tient aux interventions -ou plutôt aux non-interventions- de Vladimir. Ce dernier, blessé du refus d'Estragon de l'embrasser, ne va plus dialoguer avec son compagnon
que par intermittences. Le reste du temps, il ne retiendra qu'un mot du discours d'Estragon qui alimentera le cours de ses propres pensées. Le "ratage" de la communication fait écho
au "ratage" gestuel. Vladimir est trop absorbé par ses pensées pour pouvoir communiquer avec son comparse.Les mots de Vladimir ne peuvent aider Estragon dans sa tâche, et Estragon ne peut
rejoindre Vladimir dans son discours, étant trop occupé par sa souffrance corporelle.
Juste avant qu'Estragon ne parviennent à ôter sa chaussure, les deux personnages ont une gestuelle identiques.
Là, Samuel BECKETT déplace l'enjeu de la communication. Si comme nous venons de le voir, les deux personnages sont enfermés chacun dans leur monde, sur le plan scénique ; leurs gestuelles se
rejoignent. Mais il n'y a pas de communication possible car les protagonistes se retrouvent dans la sphère du Même.
Un autre couple de clowns survient au cours de la pièce, Pozzo et Lucky.
Ces deux personnages différent de Vladimir et Estragon dans la mesure où ce qui les unit est, apparemment, un rapport de maître à esclave.
À la différence de Vladimir et Estragon, Pozzo et Lucky cheminent vers un lieu précis, Saint-Sauveur. Pozzo veut y vendre Lucky qui ne remplit plus correctement son service.
Ce but avoué permet à Pozzo de jouer la comédie du Puissant mal servi. Comme Vladimir, Pozzo ne retient des questions qu'on lui pose, que les mots qui peuvent relancer son propre discours.
Différant toujours ses réponses, il occupe le temps à s'asseoir, manger, fumer, se vaporiser la gorge.
À la question simple posée par Estragon : "Pourquoi ne dépose-t-il pas ses bagages ?" (en parlant de Lucky), Pozzo ne répond que longtemps après, en s'apitoyant sur son sort "C'est pour
m'impressionner, pour que je le garde." Entre temps, il "philosophe" sur le bonheur de s'enrichir au contact de ses semblables, se réinstalle, fume une seconde pipe, retient Estragon qui
veut partir. Il lui demande de rester tranquille en lui rappelant qu'il doit attendre Godot. Vladimir ayant donné son assentiment, Pozzo gagne encore du temps en rallumant sa pipe, se raclant la
gorge, faisant avancer Lucky, demandant à Estragon de lui poser à nouveau la question...
Tous les faits et gestes de Pozzo mettent en scène la figure du clown. Lorsque les trois autres personnages sont réduits à sa merci, Pozzo étale son propre malheur en retournant la
situation à son avantage. Il joue le persécuté alors que tout démontre qu'il est le persécuteur.
Ce mécanisme assez courant, relève de la perversion. Il est ici démontrer avec brio par Samuel BECKETT.
En faisant dire à Pozzo des lieux communs du genre : "Plus je rencontre de gens, plus je suis heureux. Avec la moindre créature, on s'instruit, on s'enrichit, on goûte mieux à son bonheur."
(3) Samuel BECKETT démonte les rouages de la perversion en enfermant le pervers dans le ridicule. Ainsi, non seulement, le piège qu'il tend à ses semblables est déjoué, mais l'isole du
reste du monde et le nomme comme bouffon.
Si Pozzo est le détenteur d'un pouvoir dérisoire qui, comme nous venons de le voir, représente le clown ridicule, Lucky incarne la bête de cirque.
Son aspect physique le déshumanise : il marche le dos très courbé,les bras touchant presque le sol. Il porte une grosse valise, un panier à provisions, un pliant et un manteau. Il bave. Son cou
est entouré d'une corde qui lui entaille la peau. Ses gestes sont mal assurés. Il tombe à plusieurs reprises sous le poids de sa charge.
Lucky est coupé du reste du monde : Il ne peut pas communiquer avec ses semblables Lorsqu'il pleure, Estragon veut le consoler . Pour toute réponse, il reçoit un coup de pied. Lucky est devenu
une bête sauvage, que les humains ne peuvent pas approcher
À la demande de Vladimir, Estragon et Pozzo, Lucky exécute quelques vagues mouve-ments, qui auraient dû être des pas de danse, si son délabrement physique le lui avait permis. Il est le clown
enfermé dans son halo de lumière, que tout le monde regarde. Le caractère unique de son numéro est renforcé par l'impossibilité où se trouve Estragon de l'imiter sans perdre l'équilibre.
Quelques instants plus tard, Lucky-le-clown entame son morceau de bravoure : il pense.
Il est le clown-philosophe, enfermé dans le cycle infernal du langage, complètement coupé du Réel.
Véritable morceau d'anthologie, le monologue de Lucky enterre tous les "Ismes" de la pensée en déversant le long fleuve tranquille et monotone des mots. Ceux-ci sont agencés de telle manière que
le sens du discours est supprimé au profit de sa musique lancinante. Les mots ne sont plus, comme on s'acharne à nous le faire croire, les instruments servant à exprimer des concepts clairs
et cohérents, reflétant un image rassurante du monde. Ils deviennent la chair de celui qui les profère, l'habit de lumière de Lucky-le funambule-mental.
Chacun se retrouve seul face aux feux de la rampe pour jouer son numéro dans le grand cirque du monde. Vladimir n'est plus le grand penseur qu'Estragon-le-geignard écoute en silence, tandis qu'il
souffre dans son corps, mais Vladimir-le-poète qui joue avec l'ombre gelée de mots. Lucky n'est plus l'esclave de Pozzo. Il est le clown qui exécute une partition extraordinaire,
conjuguant l'humain et l'animal. Lucky-la bête éclaire Pozzo-le-ridicule.
Le clown-funanbule fait bruire la poésie ensevlie sous un quotidien qui se dilapide dans la grisaille du temps qui s'éternise.
Estragon a coulé sa chaude-pisse d'existense ici (...) dans la merdecluse (4), alors il peut écouter toutes les
voix mortes (car) ça fait un bruit d'ailes, de feuilles, de sable, de feuilles... (5)
Vladimir et Estragon, Pozzo et Lucky sont, chacun à leur manière, des clowns métaphysiques. C'est ce que Jean ANOUILH a très bien compris. Au lendemain de la Générale, il qualifie EN ATTENDANT
GODOT d'une pensée de Pascal jouée par les Fratellini(6)
S'il avait suffi d'avoir de clowns-poètes pour sauver le monde, alors Samuel BECKETT l'aurait fait.
Peut-être, en dépit des apparences, l'a-t-il fait...
Corinne TISSERAND-SIMON
(1)Alfred SIMON, BECKETT p. 100 Éd. Belfont, 1983
(2) Samuel BECKETT, EN ATTENDANT GODOT p. 10-12, Minuit, 1952
(3) Ibid. p. 39
(5) Ibid. p. 89
(6)Ibid. p. 86
(6)Cahiers Renaud-Barrault °102
Version:1.0 StartHTML:0000000238 EndHTML:0000015125 StartFragment:0000002935 EndFragment:0000015089 SourceURL:file://localhost/Users/tisserand/Desktop/TEXTES/dossier%20CRITIQUE/LE%20CLOWN%20BECKETTIE%20au%20nom%20du%20p%C3%A8re.doc
Au non du Père
Rien n'est plus drôle que le malheur.
Samuel BECKETT
Dans FIN DE PARTIE, Clov, Hamm , Nagg et Neil sont des clowns adossés "à cette chose qui avance", cette mort en train d'exister . Ces quatre
personnages sont perçus comme des "humains chosifiés", qui ayant renoncé à lutter dans le monde, se livrent à une parodie grotesque du malheur.
À l'intérieur d'un espace clos, ces fantoches égrènent le temps comme une marguerite flétrie. Gestes inutiles et paroles contradictoires qui s'annulent les uns les autres enferment hamm et
Clov, d'une part , et Nagg et Nell, d'autre part, dans le pauvre cirque de la condition humaine.
Clov ouvre la pièce par une série de déplacements et de gestes qui procède de la pantomime. La progression de Clov dans l'espace est extrêmement construite. Les actions simples que ce
personnages doit effectuer chaque matin - ouvrir les rideaux des deux fenêtres de la chambre, enlever le drap qui recouvre les poubelles de Nagg et de Nell et enlever celui sous lequel Hamm
est endormi, et les plier - vont se révéler compliquées par sa distraction. Celle-ci entraîne l'oubli systématique de l'escabeau sans lequel il ne peut atteindre les fenêtres et
ouvrir les rideaux.
Une telle description est souvent le symptôme d'un état dépressif. Elle résulte de l'inca- pacité du Sujet à s'investir dans la réalisation d'un projet. Son énergie se disperse
en une multitude de petits faits et gestes qui occultent le but qu'il s'était fixé au départ.
Samuel BECKETT, en décrivant l'éparpillement du sujet dépressif d'une façon stricte, privilégie les "avatars" de l'action au détriment du but. Ce dernier et relégué au second plan et
le tension dramatique est focalisée sur les déplacements de Clov. C'est ce retournement dramatique qui constitue l'effet comique. La "fantaisie" de Clov trouble et agrandit l'espace.
Sa démarche raide et vacillante accentue le comique de la scène. Il est le pantin qui se déplace d'une manière peu assurée dans un espace clos quasi-désertique. Son errance entre les quatre
murs gris de la chambre fait de Clov un danseur privé de musique qui use le sol de ses pas dérisoires.
Son compagnon, Hamm, joue son dernier numéro de clown. Dans la mise en de Marcel Maréchal (théâtre du VIII°, Lyon, 1964), Hamm était habillé d'un lourd manteau rouge, maquillé comme
les Fratellini (1). L'apparence physique du personnage peut à elle seule faire basculer le sens de la pièce. Le caractère tyrannique de Hamm, ce roi Lear despote et impuissant est mise en
abîme par le parti-pris de la mise en scène. Marcel Maréchal, dans le même article, explique que Shakespeare utilisait la parabole pour être compris du plus grand nombre. Or en faisant
ressortir l'aspect vivant de la pièce, ce metteur en scène en a fait une farce au comique dérisoire.
Tous les stratagèmes de Hamm pour tyranniser son entourage tombent à plat dés lors que Clov renonce à le contredire. La menace terrible de priver Clov de nourriture afin de le faire mourir se
transforme en une bouffonnerie grâce à une froide logique.
Hamm. - Je ne te donnerai plus rien à manger.
Clov. - Alors nous mourrons.
Hamm. - Je te donnerai juste assez pour t'empêcher de mourir. Tu auras tout le temps faim.
Clov. - Alors nous ne mourrons pas. (2)
Les rares efforts de Hamm pour alléger l'atmosphère pesante d'un quotidien où il ne se passe rien, ne sont pas couronnés de succès. Il évoque la possibilité de recevoir des coups de téléphone
alors que toute communication entre le "refuge" et l'extérieur est coupée. Hamm essaie de trouver ça drôle et demande à Clov de rire de sa "plaisanterie". C'est le refus de Celui-ci d'entrer dans
l'illusion de son compagnon qui, paradoxalement, va faire naître le rire chez le spectateur. C'est un comique de dénégation. Le déni de Clov entraîne celui de Hamm. Ici la répétition fait tourner
le comique dans le vide.
Hamm. - Pas de coups de téléphone. (Un temps.) - On ne rit pas ?
Clov. (ayant réfléchi) - Je n'y tiens pas.
Hamm (ayant réfléchi) - Moi non plus. (3)
La présence d'une puce donne lieu à un comique de situation et à un jeu de mot assez drôle.
Clov, qui a un puce dans son pantalon, dégage sa chemise du pantalon, déboutonne le haut de celui-ci, l'écarte de son ventre et verse la poudre dans le trou. Il se penche, attend,
trésaille, renverse frénétiquement de la poudre, se penche, regarde, attend. (4)
Durant cette scène, Clov redevient le clown qu'il était a début de la pièce. Mais là il agit lui-même. Il est le pitre qui fait entrer la mort dans son pantalon.
Lorsque Hamm lui demande si la puce est morte, Clov lui répond :
Clov - On dirait (...) À moins qu'elle se tienne coïte.(5)
Hamm, voulant corriger l'usage impropre de ce dernier mot, va se justifier en faisant
un jeu de mot.
Hamm - Coïte, tu veux dire. À moins qu'elle ne se tienne
coite.
Clov - Ah on dit coite ? On ne dit pas coïte
?
Hamm -Mais voyons ! si elle se tenait coïte, nous serions baisés. (6)
Hamm-l'éducateur termine sa leçon de français par une assertion qui gomme tous le sérieux qu'il avait mis dans ses propos.
Les infirmités de Hamm et de Clov , en se complétant, sont la source d'un humour grinçant. Hamm ne peut pas se tenir debout, Clov ne peut pas s'asseoir. Le côté tragique de la
situation est mis à distance par la constatation qu'on ne peut rien y changer.
Clov - Je ne peux pas m'asseoir
Hamm - C'est juste. Et moi, je ne peux pas me tenir debout.
Clov - C'est comme ça.
Hamm - Chacun sa spécialité (...) (7)
Les parents de Hamm sont un homme et un femme troncs posés dans des poubelles sur de la sciure.
Leur situation a paru choquante à de nombreux spectateurs, car aux yeux de la morale (bourgeoise), ceux qui nous ont mis au monde sont dignes de respect dans la mesure où la vie est conçue comme
un cadeau, un don sacré que les parents font aux enfants. Or, pour Samuel BECKETT, la vie "n'est qu'un instant sans borne."où l'homme doit accepter de se décomposer.
En mettant les parents de Hamm dans ds poubelles comme des détritus, l'auteur suggère que le fruit de l'union de Nagg et de Nell ne peut être que de la pourriture.
Cette conception noire et cruelle du couple parental est tournée en dérision par le jeu extrêmement vivant des personnages. Il bondissent de leur poubelle comme des diables, l'un après l'autre,
se racontent des histoires qui les font rire, invectivent Hamm et Clov, demandant à ce dernier de la nourriture.
Leur gestuelle, si réduite soit-elle, est celle d'un animal domestique, mâtiné de clown.
Le couvercle d'une des poubelles se soulève et le mains de Nagg apparaissent, accrochées au rebord. Puis la tête émerge, coiffée d'un bonnet de nuit. Teint très blanc.
(8
Nagg frappe le couvercle de l'autre poubelle et Nell sort de la même façon. Elle porte un bonnet de dentelle (9)
Lorsque Hamm ordonne à Clov de "les boucler", ils sont brutalement enfermés dans leur poubelle.
Malgré leur désir, ils ne parviennent pas à se toucher. Ces clowns tristes veulent, l'espace d'un instant, abolir la distance qui les sépare.
Nell - Qu'est-ce que c'est, mon gros ? (Un temps.) C'est pour la bagatelle ?
Nagg - Tu dormais ?
Nell - Oh non !
Nagg - On ne peut pas.
Nell - Essayons.
Les têtes avancent péniblement l'une vers l'autre, n'arrivent pas à se toucher, s'écartent.
Nell - Pourquoi cette comédie, tous les jours ? (10)
En y renonçant, ils acceptent de tenir leur rôle de témoins d'un Réel figé dans sa propre dérision.
Dans FIN DE PARTIE de Samuel BECKETT, la figure du clown est omniprésente. Elle désamorce les rapports de force existant entre les personnages. Chacun se trouve seul sous les feux de la
rampe pour jouer son numéro dans le grand cirque du monde.
Hamm et Clov ne sont plus liés par une relation perverse où Hamm serait le père castrateur et Clov, le persécuté. Hamm-le-bavard court après Clov-le-boiteux.
De même, Nagg et Nell ne sont plus les géniteurs monstrueux, relégués au fond de leur poubelle. Ils sont les petits diables surgissant de leur boîte, qui rient du malheur de
l'humanité.
Corinne TISSERAND-SIMON
(1) Marcel Maréchal "Une Partition Fantastique" in Samuel Beckett, revue d'Esthétique, n° hors série 1990Éd. JMplace
(2)Samuel Beckett, Fin de Partie p. 20, Minuit, 1957
(3)ibid p. 25
(4)ibid p. 51
(5)ibid p. 51
(6)ibid p.51
(7)ibid p. 25
(8)ibid p.23
(9)ibid p.29
(10)ibid p.29