UN THÉÂTRE VIOLENT SANS VIOLENCE OU LE BUSTE DE WINNIE

UN THÉÂTRE VIOLENT SANS VIOLENCE
OU
LE BUSTE DE WINNIE


Le théâtre se meurt à force de vouloir dire qui il est, en tentant de proclamer ce qu'il n'est pas. Ici aucune définition ou contre-définition ne sera donnée car nous ne savons pas plus que les autres comment définir cet art.

La seule chose dont nous sommes sûrs est que le théâtre est un art : c'est-à-dire un objet sensible élaboré à partir de forces invisibles, qui défie le temps en épuisant sa durée. Toute oeuvre d'art est en soi un événement. Elle est unique car elle est le fruit  de la rencontre entre un, ou plusieurs, êtres avec les énergies de la terre. Elle est surgissement de ce qui était déjà là avant elle, et demeurera à côté d'elle. L'énergie, se cristallisant en  un point de l'univers, donne naissance à une forme.

Nous pensons que Samuel BECKETT nous propose un tel objet.

Dans le buste de Winnie affleurent les forces qui résident au centre  de la terre. Ce buste en arrêtant les rayons du jour en un point fixe, nomme la lumière, la rendant perceptible à nos sens et à notre entendement.

Les quelques gestes de Winnie appellent l'immobilité et montre l'étendue désertique du monde.
Les mots qu'elle prononce font bruire l'air, le faisant vibrer à tout instant, et petit à petit, l'immobilité ondule. Le voile de la mort est déchiré par ces gestes de pensée.
Ils deviennent le corps en mouvement de Winnie qui défait l'apparente immobilité du monde.

Ce théâtre sans violence bouleverse les structures de la pensée dialectique. Il ne dit pas la  vie OU la mort, mais dévoile leur point de rencontre. La lumière n'est "sainte" que si elle porte en elle l'obscurité.

Le théâtre de Samuel BECKETT est négation du corps dans la mesure où celui-ci est présenté comme impotent. Winnie est une femme-tronc, dont le demi-corps s'enfonce progressivement dans la terre. Corps provoquant car, réduit à l'immobilité, il affirme sans cesse le bonheur  d'exister. Provocation  d'autant plus grande que le corps réjoui de Winnie s'inscrit dans un siècle où la culture n'a de cesse de proclamer la santé et l'épanouissement corporels, en réaction à la volonté barbare de  le faire disparaître à certains moments de notre histoire  (nous pensons au génocide nazi et à ses résurgences éventuelles).

Ce théâtre est en même temps affirmation du corps dans la mesure où il reste attacher aux forces de l'univers, terre et lumière, qui le maintiennent en vie. Englué dans la matière, ce corps retrouve ses racines qui sont les forces vives de la terre. Le buste, puis la tête  de Winnie. les hissent à l'air libre, afin qu'elles emplissent l'espace. Le corps devient le lieu d'une histoire qui le dépasse.

Ce corps n'est vivant que grâce à -ou à cause de- la prise en compte du sentiment de la fin inéluctable.
La mort de Winnie n'est pas à venir. Elle est déjà là. On  ne verra jamais son cadavre  car il joue à cache-cache avec les mots.

Violent, ce théâtre l'est car il soulève les voiles de la culture pour laisser affleurer ses fondements. Violent est le doux sourire de Winnie quand l'heure de sa chanson est enfin arrivée.


Corinne TISSERAND-SIMON
Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :