POCHADE GRAMMATICALE (extrait)
POCHADE GRAMMATICALE 1
INDICATIONS
Les trois voix sont habillées de robes fluides, ressemblant à des fantômes. Elles peuvent être blanches ou de trois couleurs différentes.
Au début de la pièce, elles se trouvent en fond de scène, à peine visibles. Au fur et à mesure du dialogue du garçon et de la fille, elles se déplacent comme des entités immatérielles, entourant progressivement le couple, jusqu’au chant final. Elles doivent adopter des poses et des attitudes différentes à chaque pronom personnel. Il faut que leur jeu soit dynamique. Lorsqu’elles parlent, elles se figent ou ralentissent leurs gestes au maximum.
La fille et le garçon oscillent entre le sérieux scolaire et le romantisme. Leurs sentiments sont bien marqués. Le rythme du dialogue doit être soutenu. Les pauses (« temps » »silence ») ne sont là que pour renforcer la tension existante entre eux.
POCHADE GRAMMATICALE 1
PREMIÈRE VOIX : Où suis-je ?
- Je n’ai jamais été là
- J’ai disparu dans un autre hiver
- Un autre enfer
Une fille et un garçon, assis l’un à coté de l’autre, un livre sur les genoux. Lorsque les voix se taisent, ils lèvent la tête.
LA FILLE : Mais qu’est ce-que j’entends ? Que « je » a disparu ! Mais on ne peut pas disparaître comme ça ! On n’a pas le droit !
LE GARÇON : Rien ne disparaît d’un livre. Tout y est, et de toute éternité. Bon...(Il referme le livre. Un temps. Il l’ouvre à la première page, lit.) « introduction : Qu’est ce–que le Français ? » On s’en fout aussi. (Il reprend sa lecture silencieuse.)
LA FILLE : Regarde à «pronom personnel «.
LE GARÇON : Oui, tu as raison. (Il cherche, trouve le chapitre, lit.) Ah ! «je » : pronom personnel français désignant la première personne du singulier .«
LA FILLE : « je », c’est le singulier. (Elle réfléchit. Un temps.) «je » , c’est quand on est tout seul, alors... je suis toute seule ! (angoissée) Ah non, ça pas question ! C’est l’enfer, ce truc.
LE GARÇON : Et moi, alors ? Et moi.
LA FILLE (en colère) : Comme d’habitude, il n’y a que toi qui compte !
POCHADE GRAMMATICALE 1
LE GARÇON : Oui, oui, moi, je.
Silence. Ils se regardent, médusés.
ENSEMBLE (chacun se désignant) : Moi, je moi, je. (silence)
DEUXIEME VOIX : Où es-tu ?
Là
Ici
Le garçon et la fille écoutent. Ils froncent les sourcils
LA FILLE : Tu as entendu ?
LE GARÇON : Oui, c’est normal. On passe au «tu » . (Il tourne la page, lit.)
«Tu» : pronom personnel français désignant la deuxième personne du singulier. »
LA FILLE : La deuxième personne (Elle réfléchit.) La deuxième personne, c’est toi... ou c’est moi ?
LE GARÇON : Je ne sais pas... comment veux-tu que je le sache ? (Il réfléchit, puis sûr de lui.) Si toi, tu es «je » , moi, je suis «tu «. C’est simple, logique, évident !
LA FILLE : Et inversement.
LE GARÇON : Comment ça ? Tu veux dire que... si toi, tu es «tu » , moi, je suis « je » ...évidemment.
LA FILLE : Alors «tu« , c’est quand «je« n’est plus seul. (silence. Elle sourit lentement. Puis elle se lève en riant. Le livre tombe.) Alors... alors je t’ai retrouvé ! Tu m’as retrouvée ! (Elle court embrasser le garçon qui se lève en riant. Ils se figent.)
POCHADE GRAMMATICALE 1
TROISIÈME VOIX : Où est-il ?
- Il ?
- Il ou elle
- Il ou elle, il faut savoir.
Le garçon et la fille sursautent. Ils se séparent et reprennent leur place. La fille ramasse le livre. Elle cherche rapidement le chapitre concernant le « il »
LA FILLE : Ça y est. J’y suis. (Elle lit.) «Il ou elle » : pronom personnel désignant la troisième personne du singulier. «
LE GARÇON : Attends... Tu as bien dit : il ou elle ?
LA FILLE : Oui. Il ou elle. IL, c’est masculin. Elle, c’est féminin.
LE GARÇON : Toi et moi, c’est fini. Maintenant c’est il ou elle.
LA FILLE (elle pleure.) : Non ce n’est pas vrai ! c’est impossible ! Tout à l’heure encore j’étais ta petite colombe, ta princesse. (un temps. Elle cesse de pleurer.) Et si... maintenant c’était autre chose... Comme un garçon et une fille.
LE GARÇON : Ouais, continue, ça peut marcher.
LA FILLE (excitée) : Le garçon, c’est toi et la fille c’est moi. Donc, c’est pareil.Mais, c’est comme si on n’était plus là. Comme si on parlait de nous
LE GARÇON : Ah, oui. Alors, on serait devenu des personnages.
PREMIÈRE VOIX : On ?
DEUXIÈME VOIX : Où est-on ?
POCHADE GRAMMATICALE 1
TROISIÈME VOIX : On ne sait pas
La fille et le garçon lèvent la tête, se regardent sans comprendre.
LA FILLE : On... on...Tu es sûr d ’être à la bonne page ?
LE GARÇON : Euh oui, enfin, je crois. Attends (Il feuillette le livre depuis le début.) Bon. On ne s’énerve pas. «Je« ( Il tourne la page. ) « Tu » (Il tourne la page.) «Il »
LA FILLE : Tu vois bien, on n’existe pas !
LE GARÇON : Parle pour toi. En tout cas, moi, j’existe ! (il se lève, arpente la scène, revient s’asseoir.) Oui, j’en suis sûr, j’existe.
LA FILLE : Ben, moi aussi. Qu’est-ce que tu crois ? Ce n’est pas parce que tu parles mieux Français que moi, que tu dois te mettre à philosopher et à dire n’importe quoi... (ironique) D’ailleurs, tu ne peux pas exister sans moi. (Elle se lève, arpente la scène, revient s’asseoir.) Moi aussi j’existe.
LE GARÇON : Alors, il existe.
LA FILLE : Ben oui...(un temps. Elle prend le livre.) J’ai trouvé ! écoutes bien ça. C’est écrit en tout petit en bas de la page. «On : pronom personnel français indéfini. S’emploie à la troisième personne du singulier » Heureusement que je suis là. Sans moi, tu te serais arrêté à «il ou elle »
LE GARÇON VEXÉ : D’accord, d’accord, mais avec toi, tout est flou. « On » existe, mais on est indéfini. Tu parles d’une trouvaille ! On existe où ? (soudain angoissé) Dis moi, où on existe ?
LA FILLE ; Mais ici, mon petit ange, sur cette terre, sur cette scène, dans le livre, partout.
LE GARÇON : «On », c’est toi ou c’est moi ?
LA FILLE (réfléchissant) : Je crois que... C’est nous
LE GARÇON (incrédule) : Nous ?
Ils se lèvent. Le livre tombe. Ils se mettent à danser en fredonnant.
PREMIÈRE VOIX : Nous sommes là.
DEUXIÈME VOIX : Nous sommes ici, coucou.
TROISIÈME VOIX : Plus fort. Ils ne nous entendent pas !
PREMIÈRE ET DEUXIÈME VOIX (ensemble, plus fort) : Nous sommes là !
Ils se figent. Silence. Après que les voix se sont tues, ils retournent s’asseoir. La fille ramasse le livre.
LA FILLE (criant) : Le pluriel ! Pourquoi le pluriel ! ?
LE GARÇON : Pourquoi, pourquoi, t’en as de bonnes, toi ! Parce que... je suis là. Parce que tu es là... Parce que nous sommes là. Voilà.
LA FILLE : Nous sommes là... je et tu, ça fait nous. C’est le pluriel. Y’a plein de « S « SS, SS, SS, S... Comme dans le temps... Au temps où les colombes n’étaient pas nées. Au temps...
LE GARÇON : Chut ! Bon Dieu, chut ! Il n’y a plus de... ce que tu voulais dire. Il n’y a plus de pluriels ! «Nous », c’est quand on s’aime, (Ils s’embrassent.) pas quand on se tue. (un temps)
LA FILLE : Bon. On reprend... Ah, voilà ! « Nous, pronom personnel français désignant la première personne du pluriel » (Elle relève la tête, pensive. Un temps.) Si « nous « , c’est « je « et « tu « , toi et moi, nous sommes la même personne. Oh, mon amour, c’est merveilleux !
LE GARÇON : Et la première !
LA FILLE : Nous, c’est le printemps qui recommence !
LE GARÇON : Nous, c’est le miel au soleil de l’hiver !
Ils se regardent tendrement en silence. Un temps. Les voix parlent.
PREMIÈRE VOIX : Mais, qu’est-ce-qu’ils racontent ?
DEUXIÈME VOIX : Ils emploient des mots dont ils ignorent le sens.
TROISIÈME VOIX : Des mots qui ne sont pas dans le livre.
PREMIÈRE VOIX : Traîtres !
DEUXIÈME VOIX : Hérétiques !
TROISIÈME VOIX : On vous auras !
LE GARÇON (revenant à la réalité ) : Vous ? Tu as entendu ?
LA FILLE (tristement) : «Vous », je l’ai vu hier. «Vous » est dans le livre. On nous rappelle à l’ordre.
LE GARÇON : Oui. C’est quelque chose comme ça.
LA FILLE (elle cherche la bonne page.) : Ah voilà ! «Vous, pronom personnel français désignant la deuxième personne du pluriel ».
LE GARÇON : «Vous », c’est quand on est au moins deux. Et ce n’est pas «nous », «vous », c’est les autres. Donc, le « vous » ne nous regarde pas. Désormais, il n’y a que nous qui m’intéresse.
LA FILLE : Oui mais le «vous » est quand même dans le livre et il faut le connaître.
LE GARÇON : Le «vous », je m’en fous ! Parce que je suis fou de toi !!!
PREMIÈRE VOIX : Il se fout de nous !
DEUXIÈME VOIX : Non, il se fout de vous (rire méchant). Qu’est-ce- qu’on se marre !!
LA FILLE (lisant) : «le vous, en français est une formule de politesse. Exemple : bonjour Monsieur, comment allez-vous ? » ( long silence). Et bien, réponds !
LE GARÇON (mondain) : Bonjour Madame, je vais bien. Et vous, comment allez-vous ?
LA FILLE (mondaine) : Je vais bien aussi, merci. (naturel) Ah ! voilà. Tu vois, quand tu veux bien faire un petit effort.
LE GARÇON (maussade) : Mais si on se dit «vous », on est plus les mêmes.
LA FILLE : Mais gros nigaud, c’est pour rire. Je t’aime et tu m’aimes comme avant.
LE GARÇON : Avant le « il » ou le « elle ».
LA FILLE : Comme au temps du « je » et du « tu ».
Elle se lève et l’embrasse tendrement. Ils rient doucement.
PREMIÈRE VOIX : Ils retournent en arrière !
DEUXIÈME VOIX : Ils nous renient !
TROISIÈME VOIX : Du calme, du calme, tout doux, mes belles. Laissons-les poursuivre. Logiquement, nos deux tourtereaux vont passer aux «ils ou elles».
LE GARÇON : On regarde si le «ils ou elles» est dans le livre (silence. Il tourne la page, lit.) Sauvé, il y est !
TROISIÈME VOIX (bas) : Tiens, qu’est-ce que je disais.
LA FILLE : Alors, qu’est-ce qu’ils disent ?
LE GARÇON : « ils ou elles » est un pronom personnel français désignant la troisième personne du pluriel. C’est en général un groupe de personnes qu’on a déjà vues ou qu’on a déjà nommé ».
LA FILLE : Donc, ceux qui nous regardent, ce sont des «ils» ou des «elles ». C’est simple, j’ai tout compris !
LE GARÇON : Non, non, attend, tu vas trop vite. Ces «ils» ou ces « elles » là ne sont pas dans le livre. Dans le livre, on dit « ils s’aimaient d’un amour tendre». Donc « ils », ce ne sont pas eux (Il désigne le public du menton.) Et en plus, il n’y a que des « ils ».
LA FILLE : Ah...(Elle réfléchit. ). Et bien, on a qu’a leur demandé. (Elle se lève, va au bord de la scène. Elle regarde attentivement. Un temps ?) Et non. Perdu !, il y a des « elle » aussi ! Pardon, messieurs dames, vous aimez-vous d’un amour tendre ?
LE GARÇON : Alors c’est bien eux. Gagné !
LA FILLE (elle désigne le public du doigt) : Tu les vois, là-bas, on les devine, assis dans le noir. Je ne sais pas combien ils sont, mais assez nombreux, je crois. ( Un temps, rieuse) Ils nous regardent...(Elle fait un geste de la main.) Bonjour ! (Elle redevient sérieuse.)
PREMIÈRE VOIX ; Elle est complètement folle ! Elle court à sa perte !
DEUXIÈME VOIX : À notre perte !
lA FILLE retourne s’asseoir brusquement en reculant comme si elle y était forcée par une main invisible. Elle reste avachie sur la chaise.
PREMIÈRE VOIX : Tu as eu raison.
TROISIÈME VOIX : Comme ça, elle a compris.
DEUXIÈME VOIX : Quand même, tu y es allée un peu fort. Regarde dans quel état elle est.
TROISIÈME VOIX : T’en fais pas, elle va s’en remettre. Son beau prince va s’en occuper.
LA FILLE (gémissant) : Pourquoi ne répondent-ils pas ? Ils m’ont peut-être tous abandonnée ? Peut-être sont-ils tous morts ?
Elle se redresse brusquement, les yeux écarquillés.
Le garçon se lève, affolé. Il prend la fille dans ses bras. Il la soulève de la chaise et ils dansent très lentement sur place.
LE GARÇON : ne t’inquiète pas, ma petite colombe. Ce qu’ils ne te disent pas, moi seul suis capable de te le dire : je t’aime.
Il se met à chanter. D’abord doucement, puis de plus en plus fort. LA FILLE chante. Les voix les entourent, et chantent avec eux. Noir