LE SANG DE MA LANGUE
LE SANG DE MA LANGUE
Le sang de ma langue tapisse ma bouche
Il écume à gros bouillons
Larmes rouges de ma bouche
Silence liquide des mots
Où se défait le sens
Inavoué des choses sans êtres
Des êtres au-delà des choses
Sang blanc des mots
Qui drape le silence
Du linceul de la vérité
Le sang de ma langue inonde mes dents
Dentine rose qui se colle au firmament buccal
Geste rouge débordant la lèvre
Cri de l’ultime silence
Silence rouge du temps à venir
Où se glissera la douleur des jours assassinés
Murmures des joies alanguies du soleil
Où naîtront les mots du lendemain
Les mots rouleront dans ma bouche exsangue
Criés jusqu’à la déchirure
Ultime zébrure du temps
Aux détours de ma bouche
De ma bouche bouchée
Bouchées de terre ensanglantée
Mots à peine
La peine murmurée
La blessure susurrée
Au fond de ma bouche en pleurs
Béance blanche
Trou de ma langue
Affleurement du silence
Gémissement de la pensée
Ma langue écoute
Ma langue entend
Ma langue attend
Tapie dans l’ombre du verbiage
Ma langue happe les consonnes
Brise les voyelles
Hume les phrases nauséabondes
Qu’exhalent les discours moribonds
Ma langue se retourne
Dans le silence de ma bouche
Reconnaître ce que c’est
Entendre ce que ça veut dire
Ma langue se vrille
Dans la boue de l’autre
Elle se coupe
S’ouvre
Se délite
Se happe
Se range
Se déhanche
Elle essaye de se taire
De s’enterrer
Dans la gorge béante d’un souvenir
Ma langue saigne
Quand je pleure
Ma langue saigne
Quand je n’entends pas
Les mots de Samuel Beckett
Ma langue ne peut se taire
Quand le temps d’un silence s’effiloche
Quand la pensée s’absente
Quand meurt la douceur du verbe
Langue coupée
Langue qui saigne
Langue qui tangue
Langue qui harangue
Les détrousseurs de silence
Ma langue attend que les autres se taisent
« Il ne faut pas interrompre les grandes personnes »
Elles seules savent ce qu’il faut dire
Elles font taire ceux qui n’ont pas le droit de dire ce qu’ils savent
Mais... Ma langue a le droit de rire